Le versant éthique de La condition de l'homme moderne n'est explicitement développé nulle part dans son oeuvre. Le présent ouvrage poursuit, partir de là un double objectif. Expliciter cette esquisse d'une éthique, en ta faisant dialoguer avec celles de Karl Jaspers, Hans Jonas, John Dewey, mais aussi Paul Ricoeur. Ce faisant, trouver aussi un guide pour articuler de maniè­re efficace les multiples conceptions existantes de la responsabilité, tant en philosophie qu'en sciences sociales : responsabilité collective, responsabili­té sans faute, responsabilité-dette, responsabilité-promesse, responsabilité partagée... Cet effort d'éclaircissement conceptuel est requis par les inces­santes références à la responsabilité dans nombre de nos débats contempo­rains. Mais il offre surtout une réponse inédite à une question en apparence triviale : pourquoi certains hommes nous sont-ils étrangers ? L'humanité, selon Arendt, est constituée d'une pluralité d'êtres singuliers, tous irréducti­blement distincts les uns des autres - nul n'a donc de raison de nous être plus étranger qu'un autre. Et parce que c'est au sein de cette pluralité humaine que nous agissons, nos actions ont sur les autres hommes des conséquences imprévisibles, qui excèdent toujours nos intentions. Jusqu'à quelle limite acceptons-nous alors d'être tenus pour responsables de ces conséquences que nous n'avons pas voulues ? Refuser d'avoir des comptes à rendre à certaines personnes affectées par nos actions, refuser par conséquent de nous montrer responsables à leur égard, n'est-ce pas là notre motif pour les désigner comme étrangères ? La pluralité lance donc un défi à la responsabilité : jusqu'à quel point sommes-nous capables d'assumer l'humanité ?